Armand Quetsch

FR - EN














Images : Armand Quetsch


SO NOW YOU DANCE, 2016


Lettre à mon ami,


Ton projet touche à sa fin et je voulais t’écrire ces quelques lignes pour le conclure aussi un peu à ma manière. Enfin conclure, pas vraiment.

Si je me rappelle bien, l’idée initiale était de rejoindre Lampedusa depuis Bruxelles. Faire un trait nord-sud. Tu voulais prendre le chemin de la migration à contre-sens. Mais sans intention journalistique. Ce sont les paysages qui t’intéressaient. Tu as parcouru une grande partie de l'itinéraire, seul. L'essentiel, je pense. Les routes que tu as empruntées et sur lesquelles je t'ai rejoint quelques fois sont longues et vieilles. Traçantes dans des paysages variés, elles rejoignent des lieux que tu as voulu voir.

Bien souvent ces lieux sont politiques. Ils sont reconnaissables. Ils sont inscrits dans l'histoire. Ils ont en commun le trajet où les points de repère étaient des endroits liés à une forme de violence ou de crise, une chute, une dystopie. Du Obersalzberg, tu es descendu voir Sarajevo pour te rendre ensuite à Athènes. Tu t'es rendu aussi à Lampedusa depuis Bruxelles en passant par la Suisse. Tu as photographié Dresde et Zagreb, Belgrade et Reggio Calabra ; une errance entre relais choisis.

Tu as réalisé ce travail avec rigueur et constance durant toute son élaboration. Toujours ce petit rituel préparatif à la prise de vue et vérifier une multitude d’aspects techniques propres au photographe lent. 

Cette lenteur dont tu uses dans l'élaboration de tes projets. Laisser venir. Entreprendre un long temps d'observation pour enfin commencer à saisir ce qui photographiquement t'apparait. Cette lenteur tu la maitrises. Malgré tes bouquins de philosophes allemands, tes quelques bibles sur la nouvelle topographie et tes revues récentes traitant de géopolitique.

Tes images sont les décors d'un monde réel mais néanmoins délimité par ton regard. Dans tes compositions, il y a l'exactitude du cadrage et pourtant une absence totale de signalements. Néanmoins tu parsèmes ça et là quelques indices. Dans ce travail, il n'y a aucune prétention, aucune volonté de désigner ou encore de dire. Ce dire prétentieux et narcissique tellement emprunté de nos jours. Il n'y a pas de revendications dans tes images, juste cette subjectivité que tu t'apposes et que tu nous apposes. J’ai beaucoup apprécié au contraire l’innocence physique et mentale que tu apposais aux lieux foulés. 

Pourtant on a causé des heures de toutes ces questions traitant de l’individu, des peuples, de leur asservissement, de l’histoire, de liberté, d'une nécessaire fraternité et cette putain de nécessité d’anarchie. Avec toujours gravé dans ma tête, cette introduction du père Ferré. « Douce anarchie, adorable anarchie, tu n’es pas un parti, un système, une référence mais la seule invention de l’homme à lutter contre son désespoir. Tu es l’avoine du poète. »

Persuadé d'explorer un western balcan en slaches et Marcel, je t'ai rejoint un matin d'avril au Monténégro. Aux premières heures du lendemain nous enfilions les petits shots d'alcool blanc sous un paysage devenu tout aussi blanc. Ton périple était là. J'ai bien saisi que tu te laissais emporter dans ces territoires. Tu voulais connaitre et non reconnaitre ces lieux désignés presque communément. « L’Europe » de Brigitte fontaine et de Bertrand Cantat comme ritournelle de voyage est par ailleurs assez peu commune. « Nous travaillons actuellement pour l’Europe, voir pour le monde ». … 

Les choses semblent aller en tourbillon dans des cuvettes universelles. Tu en fais la coupe profile d'une vis sans fin. Certes ton livre est sombre et relativement froid, et pourtant, au final, il s'achève comme une offrande de possible à venir. Tu m’as donné et tu donnes dans tes paysages réinventés de nouveaux espaces d'espoir.

J'aime ton travail, j'aime ces paysages traversés, j'aime ceux qui les habitent, j'aime les jours nouveaux, j'aime l'anarchie et je t'aime toi. « Deux fois ».

François



(Lettre de François Goffin à Armand Quetsch)


---


Après son diplôme en 2014, Armand Quetsch participe pendant un an à l’énergie collective du projet BXL lors d’une résidence à l’espace photographique Contretype. Avec trois autres photographes, il questionne alors la notion de territoire, la capacité du médium photographique à transmettre une image pertinente émanant d’une structure complexe comme celle d’une ville, ainsi que les interactions entre les images dans leur influence sur la lecture du travail global par le visiteur.

Depuis un peu plus de 10 ans, son travail évolue ainsi autour de la notion de territoire, abordant notamment les questions socio-politiques qui le façonnent, ainsi que la construction/transmission des idées et du sens par le médium photographique, spécifiquement autour du lien fondamental entre la réalité et l’image photographiée, et l’illusion du narratif. 

La série suivante, intitulée Nickla, produite et publiée avec le support du CNA Dudelange, est une tentative de donner au regardeur l’opportunité de découvrir la personnalité de Nickla Quetsch - son grand-oncle qui n’est plus capable de vivre par lui-même - en dépeignant précisément ce qu’il reste dans la maison de Krewinkel : de la présence de petits détails comme le papier-peint à celle du crucifix ou de l’armoire vide. La série est une documentation précise qui, par conséquent, pénètre dans l’histoire d’une personne à travers l’utilisation de l’image photographique.  

Faisant suite à cette approche du médium inspirée de Walker Evans, la conception de la photographie comme un outil de communication directe, de transmission objective de la réalité et de la vérité, se trouve radicalement mise en exergue par les séries d’images publiées dans l’ouvrage Ephemera. Ce travail, composé d’images ne révélant pas de prime abord leurs origines ni leurs intentions, est un essai tant intense que déroutant, prenant la forme d’un album de photographies. Sélection précise d’une large accumulation d’images réalisées au sein et autour du plus intime et personnel cercle familial, le lecteur est confronté à une troublante chorégraphie d’images sans fonction illustrative, mais chargées d’allusions évocatives et de connotations au contexte a priori non précisé. Dans une forme d’utilisation de la photographie que Paolo Bianchi décrit comme associative, fragmentée et indéterminée, il y a là une obligation de lecture auto-référencée dans l’exclusion d’une narration préfabriquée. 

Cette posture, dans une forme encore plus soulignée, se pose comme structure formelle qui organise les derniers travaux d’Armand Quetsch. Pour la série Dystopian Circles / Fragments…all along, il a voyagé pendant plusieurs années à travers l’Europe et en photographiant principalement des paysages. De Bruxelles à Athènes, de Lampedusa à Nordhausen (connu pour le KZ Mittelbau-Dora), braquant son objectif sur des lieux habités par la violence et la crise. Des images y présentent, entre autres, le fort de Srebrenica - en mer Méditerranée depuis Lampedusa -, le stade du Heysel, une cabane à l’abandon à Sapri - petite ville dans laquelle, avant de se faire poignarder, l’anarchiste italien Piscane a atterri avec les prisonniers qu’il a libérés. Encore, les images sont toutes dépourvues de titres et la confrontation avec son travail, que ce soit sous la forme d’une exposition ou d’un livre, reste une expérience non-narrative à la structure visuelle complexe, délicate et déformée, déclenchant un processus de lecture créative et participative.